Les substitutions sont-elles la clef de la créativité ?

dimanche 15 février 2015
par  Jean-François Doucet
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Dès que l’enfant est immergé dans le langage par les adultes qu’il côtoie, il vit le déplacement de son désir vers d’autres objets satisfaisant son besoin : ainsi, un des premiers objets dont il est amené à manquer est sans doute le lait nourricier. Or ce besoin de nourriture n’est pas le lait mais est déplacé sur le sein qui devient ainsi le premier leurre. De la même manière, les investissements d’objet se déplacent au cours de la vie. En particulier, ils peuvent viser une nouveauté qui, pour être établie, doit être l’objet d’ une convention.

Substitution métonymique

Défini à partir de la jubilation esthétique [1], le processus créatif fait appel aux notions de rhétorique de métonymie et de métaphore, qui méritent, de ce fait, une attention particulière. Or ces 2 figures sont deux versants d’une même substitution [2]. Le premier versant est dit "analogique" (ou métaphorique) lorsque le terme substitué au référent source est en relation analogique avec lui. Le second versant opère par contiguïté lorsque les deux termes sont objets voisins.

Soit l’énoncé :

"Je bois de l’eau"

en soi incomplet puisqu’il faut un contenant à l’eau pour être bue. L’eau est alors appelée le référent cible. Un objet voisin de l’eau bue dans un contenant est un verre. L’eau contenue dans le verre et le verre sont en relation de contiguïté du contenu au contenant. Dans d’autres métonymies, la contiguïté est une relation de cause à effet, de la partie pour le tout etc.

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De la métonymie à la substitution
La rhétorique insiste sur la substitution opérée par la métonymie

Le déplacement nominal decrit par Kleiber s’accompagne d’un déplacement de sens : l’objet désigné (le contenu du verre, c’est-à-dire l’eau) par substitution du contenu à son contenant, n’est plus l’objet désigné. La substitution métonymique fait apparaître un manque. Ainsi, dans la métonymie " Je bois un verre ", la partie " l’eau contenue dans " est omise

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Déplacement nominatif
Dans un déplacement nominatif, les référents source et cible sont liés par un lien fort (de contiguïté dans la métonymie)

L’énoncé de la métonymie :

" je bois un verre"

pointe vers le référent source (le verre) déplaçant ainsi ce que J. Laplanche appelle l’investissement [3] de l’eau vers le verre. Cette structure langagière où l’énoncé recèle le manque de l’objet désigné est celle du désir. Une question se pose cependant : à quelle(s) condition(s), la substitution d’un mot (ou un groupe de mot) à un autre, peut-elle donner naissance à une métonymie ? [4] Si l’on peut, par exemple, employer le mot " la Maison Blanche " à la place de " le Président des Etats-Unis " dans l’énoncé : " la Maison Blanche (=’le Président des Etats-Unis’) a signé la paix avec les pays de l’Est", il n’en va pas de même avec les objets contigüs "encre " et "plume" dans l’énoncé : "Vivre de sa plume", puisque " Vivre de son encre " n’est pas compris comme "être écrivain vivant de la vente de ses livres".
On ne peut, en effet, substituer à un mot d’un énoncé un autre mot contigü sans perdre du même coup et pour la plupart des expressions leur intelligibilité. Cette dernière provient d’une convention de sens nécessaire à la validité d’une métonymie. C’est parce que " la Maison Blanche " est connue dans le monde entier comme domicile du Président des Etats-Unis que la substitution de l’un à l’autre conserve son intelligibilité à l’énoncé. On dit alors que la Maison Blanche est le symbole de la Présidence des Etats-Unis.

Substitution métaphorique

Cette fonction symbolique est également présente dans la substitution métaphorique : contrairement à l’objet voisin (contigü) substitué dans la métonymie, la substitution métaphorique fait appel à un objet analogue (ou comparable) :

Soit l’énoncé :

"Je bois de l’eau en me baignant"

qui fait appel à un référent cible semblable à celui de la métonymie. La représentation en est un baigneur en danger. L’attention est alors concentrée sur l’eau de la baignade. Cette dernière va être le point commune, le "tertium comparationis" de la rhétorique, entre l’eau de la baignade et les petites gorgées que le baigneur par mégarde ingurgite, comme s’il buvait un liquide quelconque dans une tasse.

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Substituion métaphorique (ou analogique)
La substitution concerne non pas un objet voisin mais un objet comparable, l’élément commun étant le "tertium comparationis"

"La tasse" devient alors le référent source qui, par comparaison, signifie un début de noyade. D’autres expressions comme " je bois un bouillon " signifient, par ailleurs, un début de noyade plus accentué. C’est la preuve que "la tasse" fait allusion aux gorgées de liquide qu’elle offre au buveur.

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Substitution métaphorique ou analogique
Comme pour la métonymie, l’intelligibilité de l’énoncé de la métaphore se conserve après substitution par convention établie sur le sens.

D’une part, l’investissement passe de l’eau de la baignade à la tasse qu’elle symbolise conventionnellement. D’autre part, la substitution révèle l’ absence d’un terme dans l’énoncé de la métaphore. [5]

Fonction symbolique des substitutions

Au cours du processus créatif, la découverte d’une anomalie - analogue dans le discours au terme élidé de la métonymie - met en cause l’adéquation du discours sur la réalité, d’habitude objet de consensus.

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Objet satisfaisant et anomalie
Une anomalie est découverte lorsque le discours sur la réalité n’est plus satisfaisant

Pour rétablir (ou améliorer) cette adéquation, l’imagination est mise à contribution et produit des substituts aux discours devenus insatisfaisants. Pour faire sens, ces substituts soit par contiguïté ou par analogie, doivent alors être l’objet d’une convention. Le discours jettant alors un pont entre la réalité et au moins 2 interlocuteurs, est à proprement parler un "symbole" ( "syn " = avec, ensemble et "bolein", jeter).

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Un nouveau pont jeté sur la réalité
Par substitution, l’objet insatisfaisant donne naissance à une nouveauté, objet d’une nouvelle convention

[1en termes de rhétorique "oscillation métaphoro-métonymique"

[2Jean Laplanche dans A Costes, Lacan : le fourvoiement linguistique, la métaphore introuvable, Voix nouvelles en psychanalyse, P.U.F, Paris 2003. p 11—14

[3avec la condensation, le déplacement caractérise le processus primaire du rêve (voir l’interprétation des rêves de S. Freud)

[4voir Isabelle Haïk, les métonymies verbales, CRISCO, 2005

[5J. Lacan, on le sait, y voit une figuration du symptôme : ce que le patient ne peut exprimer à l’aide de mot, il le transforme à l’aide de la "métaphore du sujet"


Commentaires

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lundi 25 avril 2016 à 07h00 - par  LydiaLoftis

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