Considérations sur les dialogues féconds

Des mots pour passer de nouvelles conventions sur la réalité extérieure
lundi 23 juin 2008
par  Jean-François Doucet
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Sur l’ axe irréversible du temps, nous inventons tous peu ou prou puisque nous devons faire face au futur toujours nouveau. L’inconnu qui se présente à notre esprit est mis en relation et comparé à des objets connus grâce aux mots qui les représentent. Ainsi, les traces de mots et de choses sont emmagasinés par la conscience dont on sait, depuis S. Freud, qu’elle noue représentants de mots et de choses dans le préconscient.

Combien de fois nous est-il arrivé de ne rien percevoir de ce qu’il fallait voir de la réalité pour une action dirigée vers un but ? Quelques mots auraient suffit pour, face à cette même réalité, agir de manière plus adéquate. Aveuglé sur la réalité par manque de référence antérieure - et c’ est là un des points communs avec le processus d’innovation - nous savons que parler avec quelqu’un peut apporter un peu de clareté à notre manière de voir l’ environnement. Mais à quelles conditions au moins nécessaires cette conversation à 2 interlocuteurs peut-elle apporter quelques lumières à nos recherches ?

Théorie de la "moitié manquante"

Idiolecte

Certaines familles bilingues, immigrées par exemple, développent des manières de s’exprimer spécifiques. Elles développent à la fois des manières de parler du pays d’origine [1] et du pays d’accueil. [2]. Cette position en porte-à- faux entre le parler d’ une culture dont elles ne parlent plus tout à fait la langue et l’apprentissage d’une langue qu’elles ne maîtriseront jamais tout à fait comme une langue maternelle est à l’ origine des idiolectes parentaux. Les plus fréquents sont l’emprunt, dans le même énoncé, d’ expressions étrangères couvrant une réalité inconnue du pays d’ accueil. Cette manière de parler est souvent une voie de facilité dans l’impasse d’une traduction possible. Un algérien immigré en France, par exemple, pour désigner le "oud" de son pays dans un énoncé, n’utilisera pas la traduction par " luth algérien " qui ferait référence au luth qui, en France, est un instrument ancien.

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Transcription du mot "oud"
Un intraduisible intranscriptible !

Il utilisera le mot " oud " dans l’énoncé francais comme il l’ aurait prononcé dans un énoncé algérien.

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Oud ou luth algérien
Le mot "oud" se retrouve non traduit "luth algérien " dans les énoncés d’ un locuteur bilingue
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Transcription arabe du mot "Oud"

Ignorant de l’existence en France du luth, un instrument similaire au "oud", il aurait pu utiliser, en francais cette fois, un équivalent comme " guitare algérienne ". Dans les deux cas, "luth algérien" ou "guitare algérienne " sont des approximations de la réalité qu’ il veut désigner. L’ absence de mots francais exacts pour "oud", interdit le passage d’une langue à l’ autre brisant ainsi la convention qui était passée faisant correspondre l’instrument à sa désignation dans une langue. C’ est exactement ce qui se passerait si le détenteur d’une tessère perdait la moitié de la plaque d’ argile dont la cassure assurait connaissance et reconnaissance d’une réalité commune. Face à cette perte, une reconstitution devient nécessaire : rencontrant de nouveau la seconde moitié de la tessère brisée, il n’ est d’ autre solution que d’ expliciter par d’ autres moyens la même convention. Une nouvelle organisation signifiante doit être substituée à la cassure manquante. [3] Cette substitution revient à traduire d’une langue à l’ autre en mettant à contribution son imagination soit par contournement ( une traduction par périphrase ) soit par un saut dans l’inconnu (traduction par néologisme). Le traducteur comme le sujet créateur, est au milieu du gué sans mots pour signifier ce passage vers l’autre rive où l’ attend un nouvel équilibre. [4] Située également "entre deux eaux ", la famille immigrée algérienne suscitée est capable de nouer avec la réalité francaise des liens spécifiques qui se traduisent par des expressions particulières. Sous cet aspect, les habitudes langagières de ces familles sont proches des populations constituant des pidgins ou des créoles. Des mots entendus d’ une oreille différente de celle des autochtones, correspondant à une réalité étrange parce qu’inconnue pour ne pas écrire étrangère, viennent constituer un ensemble de néologismes. [5]

Affronter l’inconnu, c’ est passer une nouvelle convention

On le sait d’ expérience, 2 populations devant agir de concert- le plus souvent commercer ou pratiquer le troc - sans posséder de langue commune produisent un pidgin pour les besoins immédiats de leur action.

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Où naissent les pidgins...
Au contact d’une population autochtone des conventions langagières se passent : ainsi naissent pidgins et créoles

Tomber d’ accord

Le sujet est représenté par une cardioïde dont le centre représente l’inconscient traversé par une double chaîne (inconsciente) en pointillé présente à chaque fois que le sujet parle. Le fil de son discours est représenté par l’axe syntagmatique qui est également l’ axe du temps tandis que l’ axe paradimatique est celui des associations. Le cercle devant la cardioïde figure les intérêts exprimés par le sujet dans le passé à gauche de l’axe syntagmatique et à droite dans le futur. C’ est de ce coté que se trouvent les mots exprimant l’inconnu.

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Axe syntagmatique et paradigmatique
Figuration d’un sujet créateur, compte tenu de l’ inconscient

Leur dialogue peut se figurer de la manière suivante :

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Les intérêts communs de 2 interlocuteurs
2 interlocuteurs ne peuvent avoir de dialogue fécond que s’ils partagent des intérêts communs.

A la première occurrence de leur commerce, les 2 locuteurs vont associer à une action une organisation signifiante connue de chacun qui marquera leur intérêt commun. Aux occurrences ultérieures, ils utiliseront cette même organisation signifiante pour désigner une action comparable ou voisine.
Imaginons maintenant qu’un des interlocuteurs laisse sa place à un autre membre de la même communauté. [6]. Pour établir la confiance, il devra, vis à vis des membres de l’ autre groupe signifier d’une manière où d’ une autre qu’ il connait la convention passée par les membres du groupe. A défaut, il devra passer une autre convention sur une organisation signifiante voisine ou comparable et la faire admettre à ses partenaires commerciaux par substitution. C’ est exactement ce que fait un créateur en tombant d’ accord avec son interlocuteur [7] sur une réalité nouvelle.

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2 interlocuteurs tombent d’accord
Les intérêts communs permettent à 2 interlocuteurs de tomber d’ accord

Ainsi, le sujet créateur, prenant connaissance d’une réalité dont il demande à autrui la reconnaîssance passera avec son interlocuteur une convention semblable sur des actions comparables. [8]

 [9]

Conscient et Inconscient du processus

Reprenons le schéma indiqué par S. Freud à son ami W. Fliess dans la célèbre lettre 52, [10]schéma repris quelques années plus tard dans l’interprétation des rêves [11] faisant intervenir la perception consciente, la perception-signe, compte tenu de l’ inconscient.

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Schéma de la lettre 52 de S. Freud à Fliess
S. Freud reprendra ce schéma de perception consciente dans "Traumdeutung"

Une première remarque concerne l’ usage de ce schéma dans l’étude du processus créatif : neurologue de formation, S. Freud est entré en contact avec des patients dont il a théorisé sa relation. L’étude du processus créatif, en revanche, n’ a d’ autres intentions que de produire un discours à visée scientifique [12] sur les différents aspects du processus (résumé dans le schéma de la marelle ) : Questionnement dans l’air du temps ("Zeitgeist"), situation créatrice ( atelier de l’ artiste ou de l’inventeur, laboratoire scientifique). sujet créateur et création. Abandonnant l’ illusion d’un " discours objectif" sans présupposés, l’ emprunt à S. Freud de sa théorie (psychanalytique) du sujet, a pour objectif, non pas de fournir un compte-rendu clinique [13], mais de préciser une série de concepts d’ emprunt sur le sujet de la création. Cette prise de position implique l’ abandon du concept de "clinique" qui fonde la relation du psychanalyste à son analysant. C’ est dire que les considérations qui suivent, hors la situation psychanalytique, n’ ont pas pour but de rendre conscient ce que la psychanalyse désigne sous le terme de "refoulé" [14] mais de mettre à jour les conditions nécessaires à un dialogue fécond entre 2 interlocuteurs, compte-tenu de la chaîne qui double tout énoncé, celle de l’ inconscient.

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Légende du schéma de la lettre 52 de Freud à Fliess
A partir de la perceptioon, Conscient, préconscient et inconscient sont définis

Appareil psychique freudien

De ses connaissances en neurologie, S. Freud a attribué plusieurs fonctions aux neurones de la conscience. Une première catégorie enregistre les perceptions P sans pour autant les mémoriser, le conscient et la mémoire s excluant mutuellement.
En fait, les perceptions-signes sont les premières à être enregistrées. L’inconscient Incs. enregistre une seconde transcription, aménagé suivant les autres associations. Une troisième transcription intervient dans le préconscient Précs. qui, selon certaines lois, peut devenir conscient. C’ est à ce préconscient que les artistes et créateurs ont accès lors de leur travaux. Le processus primaire est inconscient et régi essentiellement par le principe de plaisir. Il est à distinguer du processus premier par lequel la conscience met des codes (ou perception-signe ) sur les perceptions. Le processus secondaire, est régi par le principe de réalité, domine le conscient séparé de l’inconscient par le préconscient.

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Perception, conscient, inconscient
L’interprétation des rêves met en relation, perception, signifiant et signifié

Dans l’ Interprétation des rêves, S. Freud a donné de ce schéma une autre version : L’appareil a deux extrémités, d’un côté le système P (perceptif, sensitif) qui reçoit les perceptions et de l’autre le système M qui permet une réponse motrice ou du moins qui constitue l’accès à la réalité. Entre les deux nous avons des systèmes psys (Sn.) Lorsqu’une stimulation entre dans l’appareil psychique, elle y laisse des traces mnésiques dans les systèmes Sn. Ces systèmes retiennent tel ou tel aspect de la stimulation. Ils représentent notre inconscient qui retient toutes nos impressions sous forme de traces mnésiques qui demeureront à jamais inconscientes. Point important dans ce système : dans l’inconscient les informations sont traitées en fonction de la quantité d’énergie qu’elles véhiculent et non pas en fonction de leurs qualités sensibles.

Ainsi, la rencontre de 2 interlocuteurs sans langue commune mais ayant des objectifs (et intérêts) communs peut se figurer de la manière suivante. Leur accord associe à leur action commune des mots qu’ils pourront réutiliser. Le plus souvent, ces mots sont empruntés aux langues de l’un ou l’ autre des interlocuteurs. Pour mémoire, on peut cependant citer les conventions passées non pas sur des mots mais sur des cris, des onomatopées [15] ou des sifflements. Des gestes peuvent également servir de trace d’une convention : un conducteur de locomotive, par exemple, fera avec ses 2 doigts le signe de la victoire pour indiquer à l’ aiguilleur la voie II sur laquelle sa locomotive doit aller se ranger. Cette faculté de passer des conventions entre 2 membres d’un groupe ne semble pas être le privilège des êtres humains : les animaux eux-mêmes passent entre eux des conventions qui sont ensuite transmises aux autres membres du groupe.

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2 interlocuteurs font connaissance
2 interlocuteurs, ayant des intérêts communs, d’accord sur un objectif, communique profondément

Quoi qu’il en soit de ces signes (cris, sifflements, gestes) utilisables pour passer des conventions, les signifiants sur lesquels les êtres humains tombent d’ accord sont issus du préconscient de l’ un ou de l’ autre, eux-même traces d’expériences antérieures. La convention langagière établie entre les 2 interlocuteurs, pour être une nouveauté, doit alors être adoptée par les autres membres de la communauté. A défaut, elle reste une commodité passagère entre 2 individus. Elle est figurée dans la figure suivante :

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Figuration des intérêts communs feconds
Représentation des conventions possibles sur la réalité

Dans le défilement sur l’axe paradigmatique d’ un discours poétique intelligible jouant sur les mots et à supposer que les 2 interlocuteurs expriment leurs intérêts communs, la zone rouge représente les conventions communes qu’ils peuvent passer sur la réalité. La zone bleu-gris figure les intérêts communs du passé immédiat qui pouvaient être l’objet d’ une convention. Ce schéma correspond à celui que le "Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, le ptoloméen et le copernicien" de Galilée met en scène. Regrettant le décès de ces 2 amis Sagredo et Salviati, Galilée les fait figurer dans un dialogue où la thèse copernicienne est exposée par la bouche de Salviati observant les phases de Vénus et de Jupiter avec son "tube optique" et Sagredo lui apportant la contradiction. Le troisième interlocuteur est Simplicio [16] qui représente peut-être san Simplicio qui fut pape de 468 à 483. Sans que ce dialogue fictif soit nécessairement l’ exacte image des conversations entre Galilée et ses élèves et amis Sagredo et Salviati, son origine plausible se situe dans les propos échangés entre Galilée et ses éléves lorsqu’il enseignait à Padoue vers 1600.


[1Le jeu des langues dans les familles bilingues d’origine étrangère.- Christine Deprez Université René Descartes-Paris V

[2De ce point de vue, et par ses allers-retours, l’artiste est bilingue par excellence (M. Thévoz, , p. 12-13). Il se déplace de son code personnel, son idiolecte, à un code social, en permettant à ce dernier de se renouveler, pris dans le filet de la métaphore vive : Noureddine Kridis .-éléments pour une modèlisation du devenir créateur 6ème Congrès des Sciences des Systèmes.

[3L’équivalent moderne de la moitié de la tessère perdue est l’option "vous avez oublié votre mot de passe " ? des systèmes informatiques modernes où la reconstitution de la partie manquante est facilitée par une question personnelle enregistrée par l’ utilisateur

[4Sous cet angle, le processus créatif à la fin des 4 phases Préparation, Incubation, Illumination et Vérification est un retour à l’équilibre (homéostase). les nouvelles organisations signifiantes produisant un savoir destiné à la reconnaissance par une tierce personne

[5La transcription des termes d’ importation hors normes orthographiques offre également l’occasion de fournir au pays d’accueil des conventions nouvelles sur la réalité.

[6Cette situation est comparable à la perte d’une des 2 moitiés de la tessère

[7qui peut être imaginaire

[8Cette phase de connaissance et de reconnaissance d’ une convention langagière par 2 communautés aux objectifs communs ressemble à s y méprendre à la pratique antique de la cassure d’ une tessère. petite plaque d’argile que 2 disciples d’une même communauté s’échangeaient lors d’une rencontre. La tessère partie de la culture de l’hospitalité antique se transmettait de génération en génération. En se quittant, ils cassaient la tessère ou bien vérifiaient que chaque fragment portait un demi-mot, généralement le patronyme des hôtes. Lorsqu’ils se rencontraient de nouveau ou bien qu’ils prenaient contact avec un hôte inconnu, ils vérifiaient la concordance de la cassure ou des demi-patronymes inscrits sur les 2 parties. La concordance de la cassure ou des patronymes signifiait qu’une convention d’ amitié et d’ hospitalité avait été passée entre 2 groupes (généralement des familles) qui faisait obligation aux détenteurs de la tessère d’honorer une nouvelle fois la convention.

[9D’ autres pratiques similaires sont connues d’ autres groupes : il n’ est pas rare, chez les militaires de faire savoir à 2 régiments la clef du mot de passe : une sentinelle devra dire, par exemple, un nombre tandis que le soldat du régiment ami répondra le nombre complément à 10 pour obtenir son laisser passer. Dans ce cas, connaître la clef génératrice du mot de passe est particulièrement important puisque l’ ignorer peut coûter la vie à un soldat négligeant.

[10Je remercie RA de m’avoir indiquer cette lettre

[11Interprétation des rêves (1900)

[12On le sait, la réfutation, critère de scientificité d’un phénomène, est difficile pour la théorie du sujet psychanalytique. voir J.M. Vappereau .- Psychanalyse et Sciences du fondement du discours de l’ analyse

[13Cette désignation marque l’ origine médicale de la psychanalyse tandis que certains analystes nomment leurs patients (à la fois qui sont "en souffrance " comme un paquet poste peut être en souffrance et qui sont patients d’attendre de leur analyste le soulagement d’une interprétation )parlent par soucis d’égalité d’ analysants, les positions d’analyste et d’analysant étant, sous certaines conditions, interchangeables du divan au fauteuil

[14"La construction freudienne a été saluée comme un tour de force : considérant en quelque sorte l’oeuvre comme un retour du refoulé, Freud procède à une étude des tableaux les plus connus de Léonard, dont il donne le secret à partir de ces souvenirs d’enfance".
Armelle Gaydon (sous la direction de G Wajeman) Mémoire de D.E.A " Lacan et la Poésie "Université Paris VIII Saint Denis 2003-2004 .- p 21

[15Contrairement à la croyance du sens commun, les onomatopées ne sont pas identiques d’une langue à l’ autre et une convention doit être passée par les 2 interlocuteurs comme s’ils s’agissait de mots

[16"semplicione" signifie également benêt


Commentaires

Logo de 66
jeudi 3 mars 2011 à 16h59 - par  66

systèmes du monde, le ptoloméen et le copernicien" de Galilée met en scène. Regrettant le http://www.s22s.com/

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