Précisions sur la jubilation esthétique

De la linguistique de de Saussure à la semiotique de C. S. Peirce
jeudi 31 juillet 2008
par  Jean-François Doucet
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Si les mots restent les alliés sûrs et fidèles de l’ expression du sens, sous forme écrite ou orale, d’ autres outils comme les signes peuvent soutenir la créativité. C. S. Peirce leur a donné pas moins de 76 définitions dont seulement le caractère triadique sera ici retenu.

De Saussure et après ?

Si la jubilation esthétique a été retenue pour caractérister la créativité humaine sous sa forme émotionnelle, en préciser son expression rhétorique ( l’oscillation métaphoro-métonymique) a dû faire appel à des
notions de linguistiques. Suivant de Saussure, le signe linguistique est compris comme unissant non une chose et un nom mais un concept et une image acoustique auxquels on substitue le signifié et le signifiant pour laisser à la combinaison du concept et de l’image acoustique le nom de signe. Dès ce choix des concepts qui ont été élaborés bien avant le développement des machines de traitement électronique du signal, une confusion risquait de s’ immiscer dans le choix des termes. C’ est que, avec le développement du traitement électronique des codes, est apparue la cybernétique dont les spécialistes assimilaient l’information à de la néguentropie. Sans contester le bien-fondé de ce point de vue pour l’informatique naissante, la réduction de l’échange d’information aux codes qui la véhiculent évacuait le sens de ce qui est échangé supprimant de ce fait toute matière première à une quelconque innovation. Pour cette raison, la semiotique de C. S. Peirce, outre qu’ elle est également le support d’un modèle de créativité, présentait l’ avantage de faire intervenir en plus du référent ( objet) et du représentamen, l’interprétant donnant un sens au représentamen. De plus, la semiotique de C.S. Peirce s’ouvrait à un champ plus large que celui de la linguistique au moment où toutes sortes de media interviennent dans l’ échange d’information à distance.
C. S. Peirce [1] distingue 3 composants pour le signe linguistique :
1.- l’objet que les linguistes appellent également référent.
2.- Le représentamen ou ce qui le représente correspondant au signifiant de de Saussure.
3.- L’interprétant qui se fait une idée de l’ objet qui correspondrait au signifié de de Saussure.

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Le signe à 3 composants
Peice distingue l’objet, le representamen et l’interprétant

Désignation

Les représentamens d’ un même objet ( un verre, en l’ occurrence) peuvent être multiples. Un interprétant associé au representamen ci-dessus, est, par exemple, en francais : " un verre". On pourrait penser que, du fait du nombre important des langues, ce substantif n’ est pas unique. Mais dans un contexte donné, le substantif " un verre " permet d’ obtenir un accord sur l’objet désigné. Cette manière de voir présuppose qu’il n’ existe pas d’interprétant unique associé à un représentamen particulier mais que la désignation de l’ objet est fixée par l’ habitude.

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L’objet désigné n’est pas l’objet désiré
"Un verre" permet à un groupe de s’entendre sur le sens à donner sur l’objet désigné

Si, sur l’ illustration ci-dessus, le substantif " verre " est écrit, on retiendra cependant sous le vocable de "signifiant" sa version acoustique.
Du point de vue de la créativité, la sémiotique de C. S. Peirce généralisation de la linguistique saussurienne ( le signifié saussurien étant l’équivalent de l’interprétant peircien ) a l’ avantage de mettre en évidence les ressources des signes pour la mise à contribution de l’imagination. [2]

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Référent et representamen
A un seul référent correspond plusieurs représentamens

A un même référent "verre" plusieurs représentamens peuvent être associés correspondant aux différentes représentations possibles du signal acoustique " un verre". Ils correspondent aux différentes représentations réelle du verre en tant qu’objet, matière première, contenant d’un liquide où d’une forme. Pour ce qui concerne la significations de ces interprétants, on peut faire appel à ceux qui ont utilisé ces interprétants à savoir un buveur, un souffleur de verre, une habituée d’une cantine ou une couturière. Ceci pour montrer qu’à un même référent, on peut associer en faisant jouer les propriétés des signes sous leurs trois aspects, une grande variété de représentations, ce qui, pour un problème donné est gage de trouvailles.

Valeur et signification

Jouant sur la relation entre référent, representamen et interprétant le sujet créateur n’ est pourtant pas seul et isolé par rapport au contexte dans lequel il use de ces relations. Comme pour la linguistique saussurienne, la distinction entre la signification d’ un signe et sa valeur elle-même remplissant 2 conditions :

1.- l’échange possible d’un mot par une idée représentée elle-même par une organisation signifiante (ce qui est une propriété des langues de pouvoir désigner ses propres éléments ). En terme d’échange monétaire, on dira qu’ une pièce de 1 franc pour acquérir une valeur doit pouvoir être échangée contre "un verre" qui est alors son prix. Ainsi, au signifié du mot "verre" pourra se substituer l’idée de verre exprimée par la périphrase : " un contenant de boisson "

2.- La valeur d’un mot qui fixe la signification, [3], est subordonnée selon de Saussure à l’existence d’autres mots similaires comme " gobelet " . Dans l’ analogie pécuniaire, cet autre mot correspond à des pièces de 1 franc capables d’entrer dans un autre prix e.g. 5 francs du même objet " verre " ou appartenant à un autre système similaire par exemple le dollar ou l’euro.

Dans l’ exemple donné de l’interprétant [4] d’un verre, généralisation du concept de signifié d’un verre, on peut entrevoir la signification de l’interprétant et sa valeur si l’ on considére pouvoir :

1.- substituer à l’interprétant produit par des êtres humains au représentamen d’un verre donné (référent) d’autres interprétant du même verre mais de différentes couleurs par exemple.

2.- trouver à un interprétant d’un verre (référent) d’autres interprétants comparables comme celui d’un gobelet, d’une tasse etc .
D’un point de vue peircien, la triade référent, représentamen, interpretant tout en ayant une signification n’ acquiert sa valeur que lorsque :

1.- on peut envisager une substitution d’un interprétant à un autre. On peut par exemple substituer, tout en conservant la signification, l’ interprétant d’ un verre-objet à celui d’un verre-contenant.

2.- on peut comparer les interprétants entre eux dans la mesure où le représentamen du verre-objet et du verre-contenant fait appel à la même matière première. Si l’on fait abstraction de cette matière première pour s’attacher au contenant, un dé à coudre et un verre sont comparables par analogie.

Avec les notations adoptées pour les sujets et les objets tantôt parfaits et imparfaits, le sujet créateur désigne donc son intuition par son objet

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Lettre A
Représentation du sujet satisfait ou de l’ objet parfait

dont la valeur au sens de de Saussure dépend :

1.-de sa capacité à être substitué à des objets voisins dans un premier temps subjectivement parfaits et pouvant satisfaire la frustration du créateur.
2.-de sa capacité à se placer dans la série des objets comparables devenant objectivement imparfaits.

De cette manière, le sujet créateur cherchant à éprouver du plaisir soulage sa frustration déplaisante et obtient la satisfaction d’un objet comparable.

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Référent,representamen, interprétant
Quelques relations entre interprétant, representamen et référent

l’objet voisin ou métonymique du désir

Si un locuteur utilise, à l’ adresse d’ un autre interlocuteur, le signal acoustique " un verre " comme dans l’ expression :

"Je bois un verre "

pour signifier qu’ il boit le contenu du verre, il ne désigne pas l’ objet de son désir qui a subit le refoulement

" Je bois (le contenu d’)un verre "

 [5]. Cette substitution sémantique par contiguïté est une métonymie, la représentation même du désir.

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Structure métonymique du désir
La structure de la métonymie est analogue à celle du désir d’un objet

De ce point de vue, l’objet empirique du désir ( ici le verre ) n’est jamais désirable par lui-même mais toujours en vertu de ce qui l’associe, symboliquement, à un autre objet ( le contenu du verre : eau, vin etc ). Le sujet désire toujours ce qui lui manque. Il cherche à le combler par l’objet occurrent de son désir, toujours relatif à une expérience de satisfaction antérieurement vécue. Si l’objet du désir est toujours un objet retrouvé, ce qui fait la valeur désirable de l’objet empirique du désir est toujours autre chose que cet objet même ; plus précisément : cette autre chose est le véritable objet du désir, son objet en quelque sorte caché.

Ce décentrement du sujet par rapport à l’ objet empirique de son désir conjugué au mode de désignation de cet objet fonde le processus créatif. Confronté à l’ inconnu, le sujet créateur utilise la possibilité d’ objets voisins pour peu que son énergie psychique se libère des forces qui lient l’objet à sa désignation : à proprement parler, attaché au sens de l’objet, le sujet créateur joue sur les mots. Frustré par ce qui manque à son énoncé, il révèle l’objet contigü traduisant le passage du contenu au contenant, de la cause à la conséquence, du sujet à ses attributs ou de la partie pour le tout [6] Produire des énoncés nouveaux à partir d’organisations signifiantes est possible chez l’être humain du berceau à la tombe, lui conférant, par rapport au règne animal, la faculté d’appréhender des situations nouvelles à l’ aide de la seule ressource du langage. [7]. Malgré l’élision métonymique, le sens de ce qui est exprimé est compris de 2 interlocuteurs alors que la moindre erreur sur les codes entrave le fonctionnement de nos machines de traitement électronique du signal.

Représentation métaphorique de l’ objet comparable

La compréhension du sens littéral malgré l’élision d’ un terme (e.g. l’ eau contenue dans un verrre ), se conserve lorsqu’un sens figuré s’exprime comme dans la métaphore : "Je bois la tasse"

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Une métaphore de la noyade
Par convention, "boire la tasse " signifie " être en train de se noyer "

L’ expression imagée conserve l’élision du contenu pour y substituer " la tasse " qui en est son contenant. Mais elle introduit une similitude de situation : la gorgée est à la tasse ce que l’ eau avalée est au corps qui se noie.

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Métonymie et métaphore
L’objet manquant commun à une métonymie et à une métaphore

Sans doute "la tasse" fait-elle allusion aux gorgées d’ eau qu’avale un homme au bord de la noyade, mais dans la métaphore, elle figure avant tout la convention établie entre au moins 2 interprétants sur le sens à donner au représentamen. [8]

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La petite barre manque
Il manque au lambda une petite barre pour s’écrire A

La convention passée sur le sens à donner à l’ objet noté lambda présuppose l’ objet A du désir. Or, il manque à la lettre grecque lambda une petite barre pour s’écrire A ce qui la prédispose à figurer l’objet imparfait tandis que la lettre A en figurerait l’état parfait. Il est à remarquer que dans cette désignation des variables, la différence - la petite barre - au niveau des valeurs de la variables est figurée sur la désignation de la variable par un changement de police du caractère !

Intuition du sujet créateur

Une intuition d’un sujet créateur

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Lettre Lambda
Représentation de l’objet imparfait du désir

frustré du fait qu’il lui manque quelque chose s’exprime par un mot désignant l’objet métonymique

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Lettre A
Représentation du sujet satisfait ou de l’ objet parfait

par rapport au désir

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Lettre Delta
Représentation du désir

. L’objet A prend sa valeur du fait qu’il est substituable à des objets voisins à la fois au sens où il est noté A mais aussi parce que son référent est comparable à d’autres objets. De ce fait, le sujet

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Lettre A
Représentation du sujet satisfait ou de l’ objet parfait

devient

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Lettre Lambda
Représentation de l’objet imparfait du désir

désirant autre chose.

Bibliographie

Pour la sémiotique de Peirce :

- Charles S. Peirce, Écrits sur le signe, traduit et commenté par Gérard
Deledalle, Seuil
- Michel Balat, Des Fondements Sémiotiques de la Psychanalyse, L’Harmattan
- Cf aussi le site de Michel Balat (www.balat.fr)


[1Le projet même de la sémiotique, chez Peirce, diffère fondamentalement des sémiologies, puis des sémiotiques qui se sont développées en Europe continentale au cours du XXe siècle. Ces dernières se sont construites sur les travaux fondamentaux de Ferdinand de Saussure et de Louis Hjelmslev : ces travaux de linguistique et de logique participent d’une philosophie positiviste (qui était dominante à l’époque où Saussure professait le Cours) en ce qu’ils supposent un sens immanent à l’objet : le sens est donc conçu comme une entité qui possède une existence objective, externe et indépendante du sujet. L’analyse se définit comme une recherche du sens de l’objet, par le biais d’une description exhaustive des matériaux et des relations qui en constituent la matière.

Lorsque Peirce élabora sa sémiotique, il la pensait comme une retombée et, simultanément, une validation de la position philosophique qu’il avait élaborée plusieurs années auparavant en la compagnie de William James, soit le pragmatisme. L’idée centrale du pragmatisme tient à ce que la signification d’une pièce, d’une représentation ou d’un symbole, réside non pas dans les définitions ou les usages préalables, d ’ailleurs souvent codifiés, mais bien dans l’usage qui en sera fait dans les années à venir, même dans un lointain encore imprévisible. Il découle de cette position que le sens au lieu d’être un préalable ou encore d’être présent dans l’objet analysé serait plutôt quelque chose de virtuel et qui donc reste à réaliser. Le sens est toujours "en cours de réalisation" et l’analyse qui participe de ce processus est un work in progress comme le disent les Américains. Pour reprendre la formule qui est centrale à la sémiotique, la question du sens se ramène à une action, à un mouvement, celui de la sémiose, jamais totalement achevé ; d’où le postulat central de la semiosis ad infinitum.

Il s’en suit que les principes de base de la sémiotique, les protocoles, les outils notionnels et les instruments d’analyse sont voués à accompagner cette avancée de la sémiose. L’analyse sémiotique vise donc, non pas à décrire une structure du sens, un déjà-là, mais à réaliser des avancés sur de nouvelles voies de signification.

Le signe est défini dans la conception peircienne de la sémiotique par l’interaction de trois composantes, (1) le représentamen ou le fondement du signe, (2) la relation du signe à son objet et (3) le travail de l’interprétant venant conforter la relation entre les deux premiers termes et développer le signe jusqu’à ce qu’il conduise au surgissement d’un signe ultérieur qui deviendra une interprétation du signe actuel."Le Violon d’INgres.-J. Fisette

[2On remarquera la difficulté à définir la notion de référent qui est plus une vue de l’ esprit qu’une réalité puisqu’on ne peut pas communiquer "un référent " sans l’intermédiaire de sa représentation sous deux aspects, représentamen et interprétant de C.S. Peirce. Sur l’illustration, on comprendra le référent au sens de "verre-en-soi" ou une idée immatérielle de verre.

[3Ferdinand de Saussure, Cours de Linguistique générale, Editions Payot, Paris 1995, p 157-160

[4de C. S. Peirce

[5Différent du contenu non dit de la conscience

[6Alain Costes, Lacan : le fourvoiement linguistique - La métaphore introuvable, P.u.f. 2003. p 75.

[7En tant qu’action de parler différente de la langue

[8Ces métaphores d’ ailleurs s’usent à la manière des pièces de monaies dont piles et faces deviennent moins visible pendant le temps qu’ elles circulent. Quelques fois même, l’étymologie a bien du mal à retrouver la trace du sens figuré condensé dans la métaphore.


Commentaires

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mercredi 9 février 2011 à 06h00 - par  JPE

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