Des mots d’ordre durs comme fer aux paroles en l’air !

L’intime du créateur se laisse travailler par la création
vendredi 29 mai 2009
par  Jean-François Doucet
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Ce que nous pensons ne peut se passer d’ un média pour être communiqué à autrui. Leur explosion actuelle ne doit pas cacher la variété des moyens utilisés depuis toujours par les êtres humains pour échanger des signes. Si les nouvelles technologies nous ont habitué à un type particulier d’organisations signifiantes, d’autres formes plus anciennes et tout aussi fécondes sont à l’oeuvre dans l’intime du créateur.

Les nouvelles technologies de la communication nous ont habitué à échanger un type particulier d’organisation signifiantes (images, sons, textes etc). Ainsi le traitement électronique du signal impose ses exigences aux signes que les êtres humains peuvent émettre entre eux. Les machines, pour leur part, ne traitant pas le sens de ce qui est transmis, opèrent sur des hiérarchies de fichiers excluant la polysémie des langues naturelles. Par rapport à une transmission du son par voie accoustique, les machines de traitement électronique du signal impriment donc leur marque à ce que les humains communiquent entre eux. Elles nous laissent supposer qu’elles ne modifient en rien ce que nous exprimons alors que pour exprimer nos pensées nous devons en passer par les fourches caudines du traitement ultérieur du signal Toutes proportions gardées, les nouvelles technologies de la communication introduisent des modifications identiques à celle que l’écriture apportent à la transmission orale des messages.

Des mots d’ordre aux mots de passe

Avec leur apparition et les possibilités de transmission à l’échelle du globe, les nouvelles technologies risquent de faire oublier les vertus de l’acheminement local des messages. Déjà, la possibilité de transmettre un sens par écrit a estompé depuis plusieurs siècles les apports de la tradition orale. Apprendre par coeur semble aujourd hui être superflu à celui qui dispose aisément d’un support où mémoriser le sens [1]. Mais il n’ est pas certain que, étant donné un locuteur, le sens de ce qu’il exprime pour un certain support soit identique à celui transmis au moyen d’un autre support de communication. De ce fait, des pans entier de la connaissance comme la rhétorique classique, art nécessaire à la tradition orale, sont tombés en désuétude pour laisser place, dans l’explosion des médias, aux diverses techniques de " marketing".

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Enchaînement du signifiant
Le mot de passe est l’équivalent de la tessère antique

La tessère antique signait l’ appartenance de deux adeptes d’une même communauté de sens : se rencontrant une première fois, ils cassaient une petite plaque d’argile dont ils reconnaissaient la cassure lors d’une rencontre ultérieure. Le mot de passe de nos "empires de signes " a exactement la même fonction. Placant les soldats gardant une citadelle à l’intérieur de la "clôture logocentrique " des philosophes, le mot de passe est seulement connu des sentinelles comme la cassure de la tessère n’était possédée que des adeptes d’une mème communauté de sens. Si un soldat inconnu vient à passer près de la citadelle, il lui est demandé le mot de passe qu’il connait. Enoncé, ce mot de passe sera son sésam (et quelques fois son salut) lorsqu’il sera reconnu des sentinelles. Mais au contraire de la reconnaissance somme toute amicale des tessères antiques, le mot de passe se trouve à la limite anxieuse entre la vie et la mort. Quant aux mots de passe de nos systèmes informatiques, même opportunement restitués sur simple demande d’un clic sur " mot de passe oublié ", ils sont, une fois machinellement reconnus par un test de similitude, autant de passerelles entre les différents "empires de signes" (les banques, les journaux etc ). Si tessères ou mots de passe sont autant de signes de connaissance et de reconnaissance, ils n’en restent pas moins signes d’appartenance et de distinction entre personnes (amis ou ennemis).

Ce sont typiquement des signes conventionnels utiles pour matérialiser une appartenance mais aussi capables de définir une réalité nouvelle entre 2 sujets. Cet aspect conventionnel du signe sera noté :

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Caractère conventionnel du mot de passe
Comme la tessère antique, le mot de passe est une convention subjective passée entre 2 raisons

Des mots durs comme le chemin de fer

Dans un tout autre domaine, des dates et des lieux consignés dans des tableaux constituent des horaires de trains ; les noms des gares et les horaires des trains assignent à chaque voyageur une destination en temps et en heure, c’est-à-dire un objectif.

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Exemple de communauté d’objectifs
La gare est le lieu où se rencontrent les différents objectifs

Ainsi deux voyageurs d’une même gare se rencontrant se demandent :

"Où allez-vous ? " comme deux adeptes d’une même communauté de sens cassaient une tessère pour se reconnaître ensuite.

La réponse comme par exemple :

" à Paris par le train de 13:10 " dit s’ils prendront le même train, c’ est-à-dire s’ils partagent le même objectif. Leur croyance commune en l’exactitude des horaires de trains rapprochent leurs paroles dites du fait accompli. L’échange de tessères ou de mots de passe ne présupposait pas ce rapprochement. Cette similitude sera représentée :

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Horaire de trains
Horaire de train et destination proche du dire et du faire

Les voyageurs usagers du chemin de fer, d’autre part, ont généralement une profession qui exigent d’eux un déplacement dont l’efficacité dépend du rapprochement ou la quasi-coïncidence entre le dire et le faire. Cette communauté d’objectifs inscrite dans les horaires de trains est sans commune mesure avec l’appartenance commune à un groupe signifiée par l’échange de mots de passe ou de tessères.

De la société civile

Les signes échangés par les hommes de loi sont à leur tour d’une autre efficacité. Les plaidoieries et les réquisitoires ne signent pas une appartenance de deux adeptes à une même communauté mais la distance de leurs actes par rapport à l’interprétation d’un texte juridique.

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L’appareil judiciaire
Les décisions de justices sont prises en fonction des textes législatifs

Cette distance permet à un tribunal d’utiliser des organisations signifiantes exprimant sa décision suivie d’effet, par exemple, pour les justiciables. Des faits identiques jugés à des époques différentes ou selon d’autres textes juridiques amènent les tribunaux à des décisions différentes. C’ est la preuve que ces décisions résultent d’une certaine subjectivité. Cette dernière est représentée par le curseur :


Les organisations signifiantes de justice signent également l’appartenance des acteurs (avocats, juges etc ) à une communauté civile de professions défendants leurs intérêts économiques (tout au moins dans les sociétés occidentales). Il en va tout autrement des discours sacrés dont les acteurs ne sont pas des professions mais des états (comme prêtre, artiste ou psychanalyste).

De la parole sacrée

Encore le domaine profane pour subjectif qu’il soit n’en reste pas moins emprunt d’’une certaine rationalité : les organisations signifiantes du sacré, elles, dans la liturgie, sont pur produit subjectif. Comme les cassures des tessères antiques indiquaient une appartenance à une communauté de sens, les mots du sacré sont une clôture conventionnelle entre profane et sacré. Dès l’origine du monachisme occidental [2] la culture de la parole a fondé des communautés de sens. Dans le domaine religieux, la parole est liée à la Parole divine par un texte dont la lecture - lectio divina - ou même le chant est essentiel à la vie monastique. Le plus souvent, quand "legere" et "lectio" sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui, comme le chant et l’écriture, occupe tout le corps et tout l’esprit [3]

Des mots d’ordre aux mots doux

Les monastères sont par conséquent l’exemple de communauté de sens partagé non pas par des professions défendant des intérêts uniquement économiques mais par le partage d’un état. Les échanges entre personnes ne sont alors que de symboles sans commune mesure avec les émotions partagées lors des contacts d’objectifs communs. d’objective. On retrouve cette différence entre état et profession chez les artisans bâtisseurs de cathédrales qui, à nos yeux modernes, peuvent être rangés dans la catégorie des artistes sans que, étant artisan, leur nom n’apparaisse sur leurs oeuvres ou que leur vie soit comparable à une carrrière.

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Communauté d’état
Le monastère est un exemple de communauté d’état

A partir d’une croyance subjective en un texte sacré ( au moins pour les religions du Livre), un domaine de la subjectivité humaine est délimité analogue au chemin de ronde de la citadelle gardée par le mot de passe. C’est ce corpus de textes et de connaissance que les générations se transmettent pour soutenir leur lecture lors de la " lectio divina".

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Prières et rituels
Prières et rituels sont des conventions inter-subjectives

La " lectio divina", comme tout passage du profane au sacré, implique la croyance subjective pendant laquelle le moine se trouve dans une attente passive de la présence divine. De la même manière, le créateur en quête d’inspiration au plus intime de lui-même dans le domaine privé ou plublic se laisse travailler par la création.

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Signes sacrés et profanes
Le sacré est au profane ce que le vide est à la glaise qui l’entoure

La subjectivité du créateur devient alors indicible comme s’il contenait un vide qu’il allait entourer de sa création comme le potier entourant de glaise le vide qui deviendra un pot. De ce point de vue, pour être complet et décrire convenablement le processus créatif, il conviendrait d’ajouter au signifiant, trace sonore mnésique, le silence sur lequel viendront défiler les autres signifiants une fois énoncés en une chaîne transmettant le sens par différences sonores.

Jean-francois Doucet

Mots-clés : Informatique, Communication, Société, Tessère


[1en général un support papier pour l’écrit

[2Don Jean Leclerq L’Amour des Lettres et le désir de Dieu p 14 : "eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l’une de l’autre " (Discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins - 12 Septembre 2008 )

[3Don Jean Leclerq L’Amour des Lettres et le désir de Dieu p 21(Discours de Benoît XVI au Collège des Bernardins - 12 Septembre 2008


Commentaires

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vendredi 17 novembre 2017 à 05h29 - par  stephenrowan

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