L’éloquence de la structure

Une amitié féconde de plus de 20 ans
samedi 3 octobre 2009
par  Jean-François Doucet
popularité : 12%

Un concours de circonstances poussent 2 peintres comme C. Pissarro et P. Cézanne hors de leurs ateliers : le développement du chemin de fer offre aux citadins la facilité des excursions à la campagne "sur le motif ". Là, ils expérimentent une nouvelle manière de traiter la lumière dont la connaissance s’est récemment précisée. De plus, la photographie noir et blanc en plein essort leur enlève un soucis figuratif. Leur " sensation " - ou plus tard, leur "impression" - trouve à portée de main des tubes de couleurs inventés à cette époque.

Une fois l’oeuvre réalisée, du désir, il ne reste plus que la trace bien souvent très éloignée de son véritable objet. A partir du printemps 1872, par exemple, date à laquelle P. Cézanne s’installe à l’Hermitage près de Pontoise où habite son ami C. Pissarro, les deux peintres, souvent posant leurs chevalets côte à côte ont bien dû se parler.

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C. Pissarro.- Printemps, pruniers en fleurs, Pontoise 1877.
Huile sur toile
H. 65,5 ; L. 81 cm
Paris, musée d’Orsay, legs Gustave Caillebotte, 1894
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P.Cézanne.- Le potager de Pissarro, Pontoise 1877
Huile sur toile
H. 50,2 ; L. 60 cm

Ce faisant, à leur insu, ils ont généré cette double chaîne signifiante dont cette étude du processus créatif en présuppose l’existence. Un paysan qui avait vu les deux artistes peindre en plein air dit "M. Pissarro en travaillant piquait… et M. Cézanne plaquait". P. Cézanne, toutefois, au contraire de C. Pissarro, conservera ses paysages déserts. Sa version du même endroit, ou légèrement à droite du chevalet de Pissarro n’est ni signée ni achevée : c’ est en fait une oeuvre " pour s’amuser " [1] Il est vrai que leur amitié ne date pas d’hier : P. Cézanne a rencontré C. Pissarro en 1861, à l’Académie de Charles Suisse à Paris. Quand P. Cézanne peint en 1877 pour s’amuser le jardin potager de son ami, il a eu le temps d’être influencé par Pissarro, son ainé de 10 ans.

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La Maison du pendu,Auvers-sur-Oise 1873
Huile sur toile
H. 55 ; L. 66 cm
Paris, musée d’Orsay,

Cette influence est remarquable sur une oeuvre peinte par P. Cézanne non loin de là, à Auvers-sur-Oise en 1873. Bien que le titre lui-même porte encore la marque des oeuvres de jeunesse aux thèmes dramatiques, P. Cézanne a choisi là un motif simple voir banal. Il a su adopter les "couleurs claires et la touche fragmentée des impressionnistes ". Sa toile avec deux autres sera présentée à la première exposition impressionniste de 1874 dans l’atelier du photographe Nadar. Dès cette date, il commence à dérouter la critique alors que C. Monet en a recommandé la vente dès 1873, date de sa création. On y remarque en particulier l’épaisseur de la touche qui fait penser au placage dont parlait le paysan en les voyant travailler, mais placage fragmenté dans un style impressionniste si particulier à P. Cézanne. De plus, comme bien souvent chez P. Cézanne l’absence de personnage contraste avec les motifs de C. Pissarro.

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C. Pissarro La Causette, chemin du chou à Pontoise 1874
Huile sur lin
H. 60 ; L. 73 cm
Collection particulière

La même année, C. Pissarro peint non loin d’Auvers-sur-Oise, sur le Chemin du Chou une bâtisse comparable à celle de P. Cézanne. Mais, il aura soin d’y mettre la touche affectueuse d’une scène familière : la causette qui ajoute à la simplicité vivante du tableau. Au contraire de P. Cézanne, confirmant les observations du paysan, pas de "placage" en touche épaisse de la couleur mais un "piquage" des tons de manière que les couleurs entrent en résonnance et donnent aux tableaux impressionnistes leur luminosité si caractéristique. On sait que cette conception de la lumière en peinture est une conséquence, dans le domaine scientifique, des progrès de la connaissance sur sa nature physique [2] Dans le domaines des techniques, la photographie naissante libérera les peintres du soucis figuratif pour leur laisser la liberté de ne peindre sur la toile que la sensation.

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C. Monet.-Impression, soleil levant 1873 ;
Huile sur toile, 48 x 63 cm (19 x 24 3/8") ; Musee Marmottan, Paris

Or la transmission de la sensation dépend des moyens d’expression des peintres : les 2 artistes rendent transparente leur subjectivité l’un par rapport à l’autre et cela, devant le motif, et non pas à retardement comme lors d’une exposition dans une galerie. Rien d’étonnant à ce que les 2 amis peignant côte à côte, disposant déjà de tout un éventail de techniques picturales, s’influencent mutuellement. La fécondité de cette longue amitié tient alors au fait que chacun se dresse au dessus de ses propres représentations, suffisamment assuré de son propre point de vue, pour échanger des signes d’appartenance à un même état d’esprit qui plus tard prendra le nom d’impressionnisme. Leur travail devant le même motif traduit à la fois une certaine similitude de l’objet de leurs émotions esthétiques et une même manière d’y réagir en particulier par un traitement similaire des couleurs. Le compte-rendu de ce travail trace le contenu de chaque toile qui épouse alors leur structure. Une certaine éloquence commune s’y développe, appelée ailleurs " style".
C. Pissarro, bien plus tard, après avoir vu en 1895 les tableaux de P. Cézanne exposés dans la galerie d’ Ambroise Vollard, écrit dans une lettre du 22 novembre 1895 à son fils Lucien, : "Cézanne [...] a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne. [...]Ce qu’il y a de curieux, c’est […] la parenté qu’il y a dans certains paysages d’Auvers, Pontoise et les miens [...] Parbleu, nous étions toujours ensemble ! mais ce qu’il y a de certain, chacun gardait la seule chose qui compte, "sa sensation"... ce serait facile à démontrer...". Réciproquement P. Cézanne jusqu’à la fin de sa vie, il reconnaitra sa dette envers "l’humble et colossal Pissarro " confiant à Vollard peu de temps avant de s’éteindre : « Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter et quelque chose comme le bon Dieu »


[1présentée récemment à la galerie new-yorkaise Addison Fine Arts Gallery.

[2à la même époque Maxwel (1873) publie son Traité d’électricité et de magnétisme : "Théorie des ondes électromagnétiques" (Electricity and Magnetism).englobant la lumière. Une couleur est caractérisée par sa teinte, sa saturation et sa clarté.


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