Comment Homo sapiens a-t-il crée sa propre techno-nature ?

Une interaction abstraite de l’environnement
mercredi 30 mars 2011
par  Jean-François Doucet
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Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la menace sur Homo sapiens provient de l’environnement qu’il a lui-même produit : son interaction sur plus de 250.000 ans finira-t-elle avec la techno-nature ? Ou bien l’’activité humaine sur terre fera bientôt de la planète Mars une banlieue accessible ? Nul ne peut le prédire à coup sûr : mais les caractéristiques humaines qui, au contraire des lignées animales aujourd’hui disparues, ont permis une si longue épopée, espèrons-le, serviront à vaincre un à un les obstacles à sa survie.

Quelles caractéristiques humaines ont permis à Homo sapiens d’évoluer d’une nature préhistorique à une techno-nature moderne ? Assurément Homo sapiens, comme bien des êtres vivants interagit avec son environnement. Mais son interaction a pris l’allure d’une maîtrise que n’atteint aucune autre espèce.

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Homme de Néanderthal
L’Homme de Néanderthal en contact avec son environnement naturel

Astronaute

Pourtant l’efficacité du règne animal dans son environnement n’est pas le privilège d’Homo sapiens. Ainsi, des actions coordonnées existent, par exemple, chez les fourmis qui, lors du transport d’une feuille confient à une autre fourmis le soin de veiller à la menace des prédateurs.

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Une fourmis transporte une feuille
Pendant le transport, une fourmis juchée sur la feuille surveille d’éventuelles attaques des parasites

Cette performance d’origine génétique est encore plus spectaculaire chez les vertébrés : quelques heures seulement après la mise à bas, le poulain tient déjà debout sur ses 4 pattes alors qu’il faudra plusieurs mois au petit d’homme pour interagir de la même manière avec le milieu. Ces exemples toutefois ne concernent une interaction avec le milieu que par les fonctions biologiquement déterminées. A ce stade, le modeleur d’environnement est l’être biologique lui-même.

A portée de la main

Galets, pierres polies, silex à portée de la main sont les premiers modeleurs d’environnement bien qu’ils ne soient pas spécifiques du genre Homo puisque les singes les utilisent comme instruments d’actions élémentaires. Si l’usage des silex va de la découpe au raclage des peaux, c’est au feu produit soit par friction soit par percussion qu’il revient d’être clairement indépendant de la situation d’utilisation, c’est à dire transférable.

Tout feu tout flamme

A n’en pas douter, la maîtrise du feu vers 400 000 ans avant J.C. introduit une technique entre l’environnement et un être du genre Homo. Obtenir, en effet, une étincelle assez longue par percussion d’un silex contre une masse de pyrite (FeS2 ou marcassite) pour enflammer de l’amadou [1] ( Fomes fomentarius ou Ungulina fomentaria), exige une planification des actions concernées.

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Pyrotechnique préhistorique
Production d’étincelles par friction

Si, certains foyers ont pu être allumés à partir de braises d’incendies provoqués par les orages ou les éruptions volcaniques, une technique d’obtention d’une flamme exige de faire entrer les objets présents dans l’environnement - pas nécessairement immédiat - dans des séquences opératoires autrement complexes que la simple utilisation par Homo habilis de bâtons, galets ou branchages à portée de la main. Dans ces conditions, le feu a sans doute été le premier modeleur d’environnement observable au cours de l’histoire de l’humanité. L’impact
 [2] de la maîtrise du feu touche à des domaines aussi variés que l’éclairage, le chauffage, la cuisson des aliments ou même la protection contre les prédateurs ou le rabattage des proies au cours d’une chasse. [3]
On figurera l’impact de la maîtrise du feu par les relations :

Pour ce qui concerne la cuisson de la nourriture :

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Modeleur d’environnement
Le feu est un des premiers modeleurs d’environnement d’homo sapiens

qui recoit une application voisine pour la cuisson des colorants.

Le feu peut être transposé à une autre situation. Ici, sa fonction est l’éclairage :

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Modeleur d’environnement
Le feu, modeleur d’environnement, s’applique à bien des situations préhistoriques

Chauffage et protection de territoire sont d’autres applications du feu dans des situations différentes. De la même manière, le silex ne sert pas seulement à la production d’une étincelle par percussion sur la marcassite. Taillé, un silex prend la forme d’une flèche pour la chasse ou la guerre :

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Modeleur d’environnement
Le silex, modeleur d’environnement, sert à la confection de flèches pour la chasse ou la guerre

Modeleur d’environnement social : les parures

Le genre Homo, au cours de son évolution ne disposait pas du feu et de certains outils comme seuls modeleurs d’environnement. Ses facultés d’adaptation dépendent grandement des formes variées d’organisations sociales. [4]C’est aux parures [5]alors que Homo sapiens a confié le soin de signifier telle ou telle organisation sociale particulière. Par rapport aux autres sociétés animales, celle de la ruche, par exemple, où les fonctions des abeilles sont génétiquement déterminées, la parure substitue un signe distinctif et d’appartenance de ses membres à une société. La parure devient alors un modeleur de société dans la mesure où elle signe une convention établie entre ses membres.

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Les parures signent l’organisation sociale
Les parures distinguent les individus des sociétés

On constate que ce modeleur d’environnement social est tout comme le feu ou les outils indépendant de la situation, la parure pouvant prendre des significations différentes en fonction de celui ou de celle qui la porte : portée à certaines occasions de la vie sociale, elle peut également être laissée sur la dépouille d’un défunt.

Les sépultures signe de conscience de soi

Elle témoigne alors de la faculté d’ Homo sapiens de se représenter, et par conséquent de modeler l’organisation sociale dans laquelle lui et son semblable sont immergés. Bien plus, les sépultures à leur tour témoignent, non plus seulement de la conscience de soi et d’autrui des hommes préhistoriques mais encore de leur appréhension de la vie dans une perspective à long terme et de son absence après la mort. Ces sépultures présentes dès -100 000 ans avant notre ère, [6] sont-elles une manière propre aux hommes de la préhistoire de dire l’impossibilité à rendre compte par la parole d’un avant leur naissance et d’un au-delà de leur mort ? Elles rendent manifestes, hors situation funéraires, des croyances attachées au berceau et à la tombe préhistoriques inexprimées ailleurs dans le règne animal.

Art préhistorique et géométrisation

Les représentations préhistoriques de rennes, de chevaux, de mammouths ou d’aurochs révèlent également leur détachement de l’environnement : hormis les pictogrammes ou signes tectiformes figurés sur les parois des grottes, et quelques soient les nombreuses interprétations attribuées aux fresques préhistoriques, elles se distinguent nettement d’une représentation figurative de l’environnement immédiat. Le bestiaire figurant sur les parois diffèrent des animaux habituellement chassés tandis que la faune est quasiment absente. De plus, les scènes peu fréquentes n’incluent ni paysages, ni arbres ni pistes de chasse.

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Abstracteur d’environnement
Les hommes de la préhistoire sont capables d’abstraire de leur environnement des éléments composant leurs figurations.

Dans ces conditions, extraire de l’environnement certains éléments, typique du processus de géométrisation est connu et pratiqué dès cette époque. On peut y voir là l’autonomie quasi-parfaite des représentations par rapport à l’environnement, indépendance qui les rend transférables d’une situation à une autre et qui les distingue des systèmes de communication animale déterminées par la situation.

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Bison préhistorique

Comme pour l’outillage préhistorique, la technique d’obtention de ces fresques supposent souvent un éclairage fournis par des lampes à graisse ou de torches en même temps que des échafaudages pour atteindre les plafonds, preuve d’une action complexe dirigée vers un but. De la même manière, obtenir des couleurs à partir de terres minérales comme l’ocre, l’hématite, la limonite ou le kaolin, broyer ensuite ces minéraux pour en induire une paroi à l’aide d’un pinceau, utiliser une pierre pour dessiner présuppose la capacité de planifier une action vers un but autant que de transmettre ces techniques par un apprentissage minutieux.

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Naissance de l’écriture
Après avoir associé à chaque objet, un calculi pour le comptabiliser, quantité et qualité des objets ont été inscrit sur une boule d’argile

Par rapport à ces représentations visuelles, la fixation des ondes sonores sur un support est relativement tardif. Plusieurs milliers d’années seront nécessaires pour que, à partir du comptage d’objets dans des "calculi", on passe à la représentation de mots puis à la notation de sons qui marque la naissance de l’écriture proprement dite. D’abord utilisés pour comptabiliser les troupeaux, des boules de glaise ou " calculi" étaient contenues dans des sphères sur lesquelles des signes tracés sur l’argile viendront signifier les quantités ainsi que la qualité faisant l’objet d’un contrat. Plus tard, ces formes premières d’écriture, le plus souvent consignées sur des plaquettes d’argile, se distancieront de leur usage strictement comptable. Au gré des variations graphiques bien des systèmes d’enregistrement de l’onde sonore verront ainsi le jour qui permettent à l’homme de conserver de précieuses informations non seulement indépendantes des situations dans lesquelles elles ont été émises mais encore valables hors les limites du temps des vies humaines.
Au cours de la préhistoire et grâce à ces modeleurs d’environnement tels que les outils, ou la variation des relations sociales, le genre Homo cesse d’être un chasseur-cueilleur pour se fixer à une agriculture ou à un élevage sédentaire.

Transmission des techniques acquises

L’élaboration de techniques de maîtrise de l’environnement en lieu et place des automatismes biologiques du règne animal faisant évoluer le genre Homo de la cueillette et de la chasse à l’élevage et à l’agriculture n’est possible que si les moyens d’apprentissage correspondant permettent de transmettre ce savoir-faire de génération en génération. Une période d’apprentissage prolongée par rapport à celle du règne animal est clairement observable chez le genre Homo. Lors de cet apprentissage la malléabilité tant sociale que fonctionnelle est mis au service de l’adaptation du petit d’homme à la société qui l’entoure. Les caractères néotènes du genre Homo tout au long de son apprentissage sont ainsi mis au service de l’interaction avec l’environnement. De nouvelles formes d’organisations sociales accueillent des petits d’hommes aisément adaptables à leur environnement d’accueil. Cette malléabilité est sans doute responsable de la survie de l’espèce là où d’autres êtres biologiques ont disparu. De plus, cette interaction avec l’environnement a abouti non plus à une maîtrise de la nature mais à la création d’une techno-nature avec les même modeleurs d’environnement. A l’homme faconnant son milieu avec des outils à portée de la main a succédé, une masse d’être humains organisées capables d’oeuvrer ensemble vers un même objectif, en l’occurrence la production d’une techno-nature.

Un néotène conscient de soi

D’une manière générale, la longueur de l’apprentissage caractérise le petit d’homme comparé à ses cousins simiesques. Durant l’âge adulte, la persistance de caractères néotènes semble compenser la relative inefficacité humaine par une flexibilité accrue de ses aptitudes d’interaction avec l’environnement.
Dès "Homo habilis" et "Homo rudolfensis", c’est-à-dire environ 2,3 Millions d’années les outils sont venus s’interposer entre les ancêtres de l’homme moderne et son environnement. Certes, dans le règne animal, les hommes utilisent pour cette interaction une partie seulement de la palette des stimuli naturels ( comme les phéronomes de marquage chimique chez les insectes, les ultra-sons chez les canins ou les chauves-souris) mais les animaux n’interposent que rarement des outils entre eux et leur milieu naturel. Sans doute, est-ce une constante de l’espèce humaine dès la confection des bifaces (environ -1,3 Ma) non seulement de pouvoir poursuivre des objectifs tout comme les animaux, mais encore d’y mettre une intention détachée de ses perceptions immédiates.

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Sepulture de la Fare (Néolithique)
Sépulture de la Fare (Forcalquier, Alpes-de-Haute-Provence) (fouilles et photo : O. Lemercier et A. Müller)

Si ces dernières permettent l’imitation à vue des tâches à transmettre ou accomplir, à l’ouïe, les langues humaines permettent par simple entendement d’en modifier le contenu ou de le transposer d’une situation à une autre. Ces perceptions immédiates passées au filtre du langage, outil eminemment social de modelage de l’environnement, rendent possible l’art et la conscience de soi [7] dont les sépultures et la techno-nature sont les signes les plus tangibles. Espérons seulement que cette techno-nature ne soit pas modelée comme un tombeau.


[1Autrefois, on extrayait de la trame du champignon Fomes fomentarius, sous sa cuticule dure, l’amadou, une substance spongieuse et combustible qui servait à fabriquer des briquets. La chair du polypore était taillée en fines lamelles , puis bouillies dans un mélange de salpêtre afin d’augmenter l’inflammabilité de l’amadou.

[2Le feu a pu servir également à améliorer le tranchant et la finesse des pointes comme à Still Bay où elles sont chauffées au préalable puis taillées par pression.

[3On omettra, pour faire simple. les avantages du feu lors du tannage ou pour l’obtention de couleurs pour le traitement des peaux

[4La forme d’organisation sociale des Néanderthaliens est invoquée pour expliquer leur disparition

[5les premières parures apparaissent à la fin du paléolithique moyen : -75 000 ans

[6Les plus anciennes tombes connues actuellement se trouvent à Skhül (Mugharet es-Skhül) et datent de - 100 000 ans

[7La conscience est repérable par l’impact d’une action sur l’environnement. Prendre conscience oblige à comparer une action anticipée avec le résultat effectif. La créativité humaine intervient lorsque le déroulement de l’action prévue est inhibée : l’être humain peut alors, hors de l’impasse dans lequel il se trouve, générer des images de situations similaires levant les obstacles à la réalisation de l’action prévue.


Commentaires

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jeudi 15 janvier 2015 à 19h59 - par  max888

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