Dette symbolique et patrimoine génésique

dimanche 24 janvier 2010

Dette symbolique et patrimoine génésique

JFD.- Lors d’un échange de symboles, généralement de mots, la dette symbolique est le reliquat qu’un des interlocuteurs doit à l’autre. Les oeuvres peuvent être des dettes symboliques échangées entre créateurs. Le patrimoine génésique est une dette symbolique familiale. Dans une paternité symbolique, le fils spirituel contracte une dette symbolique vis-à-vis de son père spirituel. Avec une amie psychologue, nous en étions arrivés à énoncer cette loi :

" Un enfant paie la dette symbolique de la démission de son père devant sa mère pour l’éducation des enfants "

Pour ma part, j’ai utilisé le terme " patrimoine génésique" pour
expliquer l’existence de dynasties dans le domaine de la création. Pourquoi, par exemple, les Becquerel s’occupent de physique sur 4 générations ? vous connaissez sans doute également la dynastie des Bachs ou des Bernouillis ou même des Picarts. Je réponds : ils héritent de "messages muets", au sens de B. Muldworf [1], et ces messages muets inconscients sont groupés en un patrimoine génésique.

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Un enfant dans le bain du langage
Figuration d’un enfant baignant dans le fleuve du langage

JBB.- de mon côté je ne pensais pas la dette symbolique de cette manière et je repartais de la notion de bain de langage. Ainsi, un enfant arrive au monde dans un langage déjà constitué dans les siècles le précédant. Il reçoit un nom propre et un prénom qui le désignent et qui le nomment au langage, autrement dit qui le désignent dans la chaine symbolique. Il arrive également dans un monde au degré de « scienticité » donnée, ce que j’appelle un corpus de « scientifictions ». Certains ascendants, pour constituer ce patrimoine de science, de philosophie etc. en ont même perdu la vie. Si l’individu reçoit un matériel comme acquis conscient, par sa culture, sa famille, l’école, il faut néanmoins considérer qu’il ignore la plus grande partie de ce qu’il a reçu. Ce qu’il reçoit, il lui appartient donc de le conquérir. Dès lors, cet enfant se charge, dès le début d’une dette à l’égard de tous ceux qui l’ont précédé. Dette dont au départ il ignore le contenu. Ensuite cet enfant va devoir payer sa dette en restituant sous forme de réalisations singulières, de créations, de métier, la dette symbolique qu’il a contractée en naissant.

J’avais été particulièrement séduit par l’idée - il me semble sans certitude que c’est S. J. Gould dans Le pouce du panda [2] qui avance cette thèse - que la théorie de J.-B. Lamarck était une théorie du type génésique contrairement à celle de Darwin qui était génétique. Si l’on attribue à Lamarck l’idée d’une transmission des caractères acquis, il semble pourtant que ce fut Darwin qui l’énonça. Sans doute ce méli-mélo savant explique-t-il la confrontation rivale des deux théories qui ne décrivaient pas les mêmes processus de l’évolution

Pour un psychanalyste, ce qui est appelé le symptôme (ce que la Doxa médicale nomme impertinemment le syndrome dépressif), peut empêcher de payer cette dette, mais il peut aussi en favoriser l’effectuation lorsque le sujet vit bien avec, comme par exemple dans le cas de transmission de génération en génération d’une vocation, de questions à résoudre, que chaque enfant relevant pour son propre compte ce que le nom transmet (les familles de physiciens, de chirurgiens, de chocolatiers que vous évoquez). Avec un symptôme, il se peut aussi qu’il ne parvienne pas à payer cette dette. En faisant une psychanalyse - le symptôme étant du non réalisé en friche - on s’aide à payer la dette parce qu’on découvre, en s’identifiant à soi-même, la manière la plus complète de payer. On se découvre une vocation que le symptôme masquait. Par voie de conséquence, on peut recevoir et pouvoir payer sans se poser de question. On peut également ne pas vouloir la payer et tenter d’y échapper, ce qui est le cas de beaucoup qui vivent au dessus de leurs moyens en étant des pique-assiette. Certains parents, d’autre part, ne donnent pas volontairement ou à leur insu, les signifiants de la dette en refusant de transmettre ; l’enfant n’a alors pas les moyens de savoir ou de pouvoir payer sa dette. Il se pose alors effectivement la question de cette transmission que vous appelez génésique qui me paraît inconsciente. Dans ma pratique avec les enfants autistes par exemple, je pose que l’enfant témoigne de l’aspect que montre un être humain n’ayant pas reçu ou « allumé » ce que j’appelle un cartouche. Ce dernier est le support figuré de cette transmission que vous nommez génésique et qui en psychanalyse serait un réel de l’imaginaire, autrement dit une consistance capable de produire la genèse du langage. Ce support est normalement non reconnu par le Moi puisque le Moi s’étaye sur le cartouche en le démentant. Ce patrimoine génésique conditionne pourtant l’ensemble du comportement et des identifications. Normalement, l’enfant reçoit un cartouche complet sur lequel il dépose un démenti et ce cartouche lui permet d’étayer son rapport au monde. Mais parfois il apparaît que cette transmission a été défaillante, il manque des figurations dans cette scène génésique. J’ai appréhendé ce problème comme étant une difficulté dans un processus de schizogenèse originaire de figures paternelles et maternelles. L’autisme serait alors ce qu’on pourrait appeler un trouble schizogenèsique, ainsi que la psychose, mais pour la psychose, le trouble serait du au fait que le cartouche subit le démenti alors qu’il y manque une figure. Comparativement dans l’autisme, le démenti n’a pas encore eu lieu. La défaillance psychotique se constitue plus tardivement dans la structure psychique. En tout état de cause, la transmission génésique de ce type est à différencier d’une transmission qui se ferait par imitation familiale consciente. Cette notion de cartouche renvoie également à la thèse freudienne de la transmission inconsciente des Surmois familiaux. On constate très souvent par exemple, que certains traits de caractères passent directement du grand’parent au petit’enfant. La dette symbolique est alors une restitution au langage de ce que l’on reçoit d’abord sous forme de figurations originaires non reconnues et je suis d’accord avec vous, muettes.

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Dette symbolique
La dette revêt bien des aspects

Je voudrais également interroger un autre aspect de votre propos au travers de l’écriture poétique chinoise qui me semble être exactement le paradigme de ce que l’on peut, à mon sens, nommer la dette symbolique mais non transmission génésique. Ainsi, lorsque vous dites « Lors d’un échange de symboles, généralement de mots, la dette symbolique est le reliquat qu’un des interlocuteurs doit à l’autre » celui qui est en dette n’est pas forcément celui que l’on croit, ainsi celui qui parvient à déployer ce que l’autre lui donne en friche, est créditeur également alors que souvent il apparaît comme débiteur. On aperçoit très bien cette notion chez F. Cheng qui évoque la création du poème chinois : « (…) le poète ne doute pas de dérober quelque secret aux génies de l’univers en combinant des signes, comme le montre Tu Fu : le poème achevé, dieux et démons en sont stupéfaits. De cette conviction vient aussi, lors de la composition d’un poème, la recherche quasi mystique d’un mot clé appelé tzŭ-yen « mot-œil » et qui, éclairant d’un coup tout le poème, livrerait le mystère d’un monde caché. D’innombrables anecdotes rapportent comment un poète se prosterne devant un autre, le vénérant comme son I-tzŭ-shih « maitre d’un mot », parce que celui-ci lui a « révélé » le poème, et par là même, de « parachever la création » [3] . On aperçoit bien dans cet exemple magnifique la notion de ce que peut-être la dette symbolique qui rejoint d’une certaine manière la question sur la créativité et les liens de dépendance à une altérité. Le poète muni de ses trois idéogrammes en souffrance, dépend de son « Maitre du mot », mais celui-ci n’est rien sans le poète et ses trois idéogrammes. Nous rejoignons les problématiques posées par la formule canonique de Lévi-Strauss : dans le saut catastrophiste inclus dans la formule, une fonction à besoin d’un terme pour assurer son rôle. Cet aspect de la dette nous fait rejoindre ce que théorise Lévi-Strauss sur la notion d’échange généralisé ou théorie de l’alliance dans Les structures élémentaires de la parenté [4]. Cet échange est un transfert de dette à la base, par le truchement du don à valeur positive et négative entre les familles, les individus et les cultures. Cette notion d’échange généralisé permettrait la subsistance tant des cultures que de la parole elle-même. Notion de don primordial qui prend historiquement son origine avec M. Mauss [5].

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Patrimoine génétique
Les "messages muets" sont les gênes du patrimoine génésique.

JFD.- Le sens que je donne à l’expression "dette symbolique" diffère assez largement de celui de votre texte. Ce que vous appelez "dette symbolique" ressemble à s’y tromper à ce que j’appelle "patrimoine génésique" (et non pas patrimoine génétique qui est composé d’ADN comme vous le savez ), la différence entre "s" et "t" marquant la différence de ce que les religieux appellent "l’âme" et "le corps", tandis que la similitude entre "s" et "t" marque l’unité de "l’âme bien chevillée au corps ". Mais sur l’option fondamentale d’un enfant naissant dans un "bain de langage ", nous sommes naturellement d’accord.

Ouvrage consacré à la dette :
Nathalie Sarthou-Lajus, L’Éthique de la dette, P.U.F., Questions, 1997.


[1B. Murldworf, le Divan et le Prolétaire, Paris, Messidor, 1986.

[2S. J. Gould, Le Pouce du panda, Paris, Poche, 1986.

[3F. Cheng, L’écriture poétique chinoise, Paris, Seuil, 1977, p.17

[4C. Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté,Paris, Mouton ; 1967, 2eme édition.

[5Marcel Mauss, étude publiée dans l’Année sociologique, 1923-1924, rééd. in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2001.


Sur le Web : Le Portique

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