Sur la sublimation

mercredi 7 novembre 2012

Jean-baptiste Beaufils m’autorise à publier


Lettre ouverte à Jean-François DOUCET,

SUR LA SUBLIMATION

Cher Jean-François,
Il y a longtemps déjà que vous me sollicitez sur la question de la sublimation. Votre savoir
scientifique vous fait émettre un doute, voire vous offusquer de l’utilisation que vous dites presque
frauduleuse du terme de sublimation par Freud pour un concept psychanalytique. A juste titre, vous
appuyez votre doute sur le fait que, pour un physicien, la sublimation est la transformation directe
d’un état solide à un état gazeux et comme vous le soulignez, il n ’y a pas plus de rapport entre
l’image majestueuse de la saucisse dans le hotdog norvégien et une affaire sexuelle et la sublimation
du chimiste et une affaire psychologique. Votre réaction ne me laisse pas de glace : elle est sublime.
Et elle me semble en fait, comme souvent dans la psychanalyse, directement liée au problème de la
sublimation elle-même. En effet, je vous donne pleinement raison : la sublimation est frauduleuse,
je veux dire qu’elle fait passer quelque chose en fraude.

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La sublimation intervient dans la cryodessication sous vide ou lyophilisation
Déguster un café en poudre, c’est goûter de la sublimation appliquée au café (Crédits T.P.E. Lyophilisation)

Et ce quelque chose qu’elle fait passer en
douce est bel et bien le motif idéel ou agi de la pulsion féroce et violente. La sublimation est le fait
du Moi et ses jouissances paranoïaques face aux pulsions qui émanent de ce que j’ai appelé dans le
cartouche, les figures paternelle et maternelle postérieures : deux figures qui incarnent la férocité de
la pulsion de vie, le F-Eros. L’une opère par une agressivité active, l’autre par une agressivité
passive absorbante. Puis-je vous rappeler que la pulsion n’est pas l’impulsion, c’est au contraire une
poussée constante ? C’est l’inéluctable froid. Mais elle est depuis le cartouche une poussée
absorbante aussi, même si à première vue ces deux notions sont contradictoires. Cet inéluctable
meurtrier, prédateur : la culture a tenté de le supprimer. Elle a tenté de l’empêcher par les dix
commandements. Mais elle a échoué parce qu’avec la sublimation, ces commandements bibliques
sont devenus non pas "tu ne tueras point" mais tu ne tueras point dans des conditions inesthétiques.
Tu assureras une belle mort ou de belles circonstances de mort à celui que tu tues.
Le motif de notre pulsion ? Ce qui pourrait nous provoquer la jouissance la plus grande. Notre
pulsion nous assure un état humain qui s’apparente bien plus au règne animal inférieur, à un état de
nature. Mais chez l’être humain une jouissance idéelle et/ou factuelle est associée à cette poussée
constante, celle qui fait inlassablement tisser l’araignée, envelopper les moucherons pris dans la
toile et leur injecter un poisson et un liquide qui les digèrent. L’araignée jouit-elle de l’esthétique
parfaite avec laquelle elle met à mort l’insecte pris au piège. il est fort probable que non. Elle fait
consciencieusement son métier. Nous, les humains, par la sublimation, nous sommes des prédateurs
poétiques, des prédateurs à idées, des meurtriers possédant des figures de styles comme outils
flamboyants et c’est en cela que nous sommes des pervers polymorphes. La sublimation revient à
poétiser le meurtre et le sadisme, nous poétisons l’horreur de la pulsion. Si chez l’araignée, cette
tendance organique est une prédation aveugle, avec la sublimation, cette prédation humaine devient
borgne en faisant la moitié d’un démenti. Certes souvent un démenti tendant vers le Beau mais
néanmoins un démenti de l’horreur. La sublimation déguise la pulsion en faisant réaliser à ses
représentations, une inversion et une opposition. Elle grime la pulsion en inversant
économiquement sa tendance et elle oppose topiquement sa valeur en transformant l’horreur en
beauté.
Prenons plusieurs exemples aussi divers que l’écriture de Bataille décrivant la torture lente par
dépeçage du jeune chinois. Il semble sourire en rictus dans l’immense souffrance qu’il subit. La
fascination que l’on peut éprouver pour Bataille provient de ce qu’il fait échouer le subterfuge de la
sublimation en en présentant l’envers du décor et ce jusqu’à la nausée. Il illustre bien de manière
réitérée, non pas le double d’un théâtre que présente si bien Artaud, mais sa doublure immonde.
Pensez également aux "Jardins des supplices" d’Octave Mirbeau, l’art de bien torturer et le rictus
ineffable, brulant, de l’homme affamé aux besoins plus que dépassés et le conduisant à se dévorer
lui-même. Dans sa cage, la torsion de douleur du visage semble provoquer un sourire.... devant le
maitre d’oeuvre extasié de ses splendides tortures et une jeune femme venue chercher un acmé
bucolique en visitant ce jardin infamant. Regardez les meurtres parfaits des nouvelles de Poe ou
Maupassant ou bien encore Sade mettant en scène les turpitudes ou autres tribulations de son
héroïne, Justine. Mais nous trouverons également dans ce catalogue de sublimation des choses
d’apparence moins extrême, les objets ready-made des surréalistes. Par exemple, la vespasienne de
Duchamp exposée comme un objet d’art ou encore le porte-bouteille dans le salon. Mais ne nous y
trompons, l’acte de destruction perpétré sur la pissotière par un homme muni d’une masse, démontre
aisément la violence sous-jacente au déplacement des destins de l’objet. Prenons encore dans notre
collection, cet exemple réel d’un homme qui accumule son mucus nasal en constituant, au bout d’un
certain temps, une grosse boule qu’il peint et pose sur une étagère du salon : nous sommes dans la
sublimation qui dans ce cas revient à éléver le déchet à la dignité de la chose. Mais nous trouverons
également l’illustration de la sublimation par Lacan lorsqu’il prend l’exemple, dans un poème du XII
siècle, d’une jeune femme qui littéralement ou littoralement demande à son prétendant, comme gage
d’amour, de supporter ses pets dans la bouche en "lui embouchant sa trompette". nous voici bien
dans le gaz de la sublimation. « Le cas, qui semble s’être produit comme un problème dans la
casuistique morale courtoise, est le suivant - une dame qu’on appelle dans le poème Domma Ena,
donne à son chevalier l’ordre - et cet ordre constitue une épreuve à laquelle se mesurera la dignité
de son amour, de sa fidélité, de son engagement - l’ordre d’emboucher sa trompette. Cette
expression n’a pas dans le texte un sens ambigu » (J. Lacan, L’Éthique de la psychanalyse,
Séminaire VII [1959-1960], Séance du 9 mars 1960). Lacan voulait montrer combien parfois la
sublimation n’est pas toujours sublime. il y a bien là des variantes de différentes formes de
jouissances sexuelles perverses au sens freudien, autrement dit partielles eu égard au génital. La
sublimation permet de rendre jolie ou drôle une certaine perversion pulsionnelle. L’appellation
"sexuelle" provenant des tournures que prend la libido qui, je voudrais vous le rappeler cher Jean-
François, est simplement la "vie qui veut" quand elle passe dans les différentes figures du cartouche.
La libido passe en effet par le filtre de ce cartouche qui l’indexe de tendances organiques féroces ou
aimantes voire féroces d’allure aimantes conformément à l’idée de Freud contre Jung. La perversion
vraie serait d’avoir, lorsqu’on est une femme, le cadran animiste comme fonction paternelle dans le
psychisme et pour un homme le cadran totémique.
Vous pouvez vérifier également cette idée de la paranoïa du moi à l’origine de la sublimation, dans
la préface écrite par Freud, à l’ouvrage commis par Marie Bonaparte sur Edgard Poe (PUF, 1958).
On y épluche quelques nouvelles de l’écrivain, notamment l’étude du personnage meurtrier d’un
beau-père dans "le coeur révélateur". Le meurtrier revendique le meurtre parfait et il ne comprend
pas que l’on ne s’extasie pas sur la beauté de son acte, la manière superbe qu’il a eu de le réaliser et
surtout de le cacher. Le meurtre, la mort d’un homme n’ont pas d’importance : c’est la beauté du
geste du meurtrier, la perversion majestueuse et talentueuse de son crime. Nous avons à faire là
purement à la sublimation, ce passage d’une affaire pulsionnelle à la beauté de cet acte. La
sublimation est une affaire, die Sache, dirait S.Freud, de pulsion, une manière d’échapper au Surmoi
par une intégration directe dans le Moi. La transformation est alors directe, pour le meurtrier, entre
l’état solide qu’il rencontre en devenant précipitât judiciaire et à l’état gazeux dans lequel il conçoit
son acte. En prison, il ne comprend pas "Vrai ! - je suis très nerveux, épouvantablement nerveux -je
l’ai toujours été ; mais pourquoi prétendez-vous que je suis fou". Il voudrait, lui, devenir évanescent,
gazeux, fantomatique, chimérique et spectral. L’aérien du meurtrier est bien présent. Freud dirait
que nous sommes en plein dans les cycles du père, les cycles réguliers du meurtre du père, du
meurtre réel ou du meurtre symbolique - dans ce dernier cas de meurtre symbolique, Freud écrit "
dans tout ceci, évidemment, le fils bat le père en prudence, en astuces intellectuelles"- c’est le cycle
de la révolte contre le père. Gageure qui est de le satisfaire dans sa demande féroce pour mieux le
tuer esthétiquement. Le meurtrier que décrit Poe, le héros du Coeur révélateur, The Tell-Tale Heart
des nouvelles histoires extraordinaires, tue son beau-père parce qu’il ne veut plus voir son oeil.
L’idée de tuer le vieux bonhomme, le père adoptif, est venue de son oeil. "je crois que c’était son
oeil ! Oui c’était cela ! Un de ces yeux ressemblait à celui d’un vautour - un oeil bleu pâle, avec une
taie dessus. Chaque fois que cet oeil tombait sur moi, mon sang se glaçait." Ce regard surmoïque
méritait qu’on l’éteigne. Oui ! Le surmoi incarné par l’oeil change notre héros fou et meurtrier en
glace et c’est là qu’il fomente son meurtre dans un travail pour le rendre aérien et gazeux. Il étouffe
le vieux, le coupe en morceaux qu’il cache sous le plancher. Mais il va jusqu’à permettre aux
policiers de se détendre dans la pièce où les morceaux sont confinés sous le plancher et de cela le
meurtrier s’en enorgueillit, il survole : "regardez comme tout cela est sublime". Nous sommes dans
la sublimation. Jute après son acte, il échappe à l’oeil des policiers se réjouit-il mais encore mieux il
échappe même à l’oeil du mort, cet oeil surmoïque du père qu’il croit avoir rendu spectral : " (...)
j’arrachai trois planches du parquet de la chambre, et je deposai le tout entre les voliges. Puis je
replaçai les feuilles si habilement, si adroitement, qu’aucun oeil humain -pas même le sien ! -
n’aurait pu y découvrir quelque chose de louche". Alors il peut sublimer.
Forts de tout cela, nous devons définir deux catégories d’art. Un qui découlerait de la pulsion, un
pousse à jouir esthétique réalisé par le moi et ses aspirations paranoïaques par le travail de la
sublimation. Le Moi, Ferenczi l’a bien démontré, est de tendance paranoïaque normalement folle
sauf quand il s’agit d’une perversion réelle qui est anormalement folle. Par ce subterfuge, il ne
paierait pas l’octroi de sa jouissance par une castration symboligène.
L’autre art serait cette fois le reste d’une opération du désir. Dans ce cas, c’est une hypostase qui se
produit grâce au remplacement du terme de la pulsion par une fonction d’un désir. Dans le
"Roland...la chanson du déni", j’analyse la Chanson de Roland dans ce sens. Cette chanson de geste
décrit un processus d’hypostase en illustrant la transformation d’une activité pulsionnelle esthétique
se confondant dans son objet, le terme, à une activité de désir qui est fonction, manquant l’objet du
désir. On pourrait dire que c’est un outil pédagogique : Charlemagne est utilisé pour l’occasion. Le
pulsionnelle esthétique est bien illustré dans l’aspect quasi psalmodique des combats, des tueries qui
prennent un tour dans l’esthétique d’un savoir faire : "admirez comme je l’ai bien tué". Tel ou tel
Franc, compagnon de Roland, fend en deux un païen, le cheval n’étant pas épargné. On lit la
jouissance, la description de la beauté du meurtre, la satisfaction des combattants. puis ensuite, pour
ce qui est du désir, lorsque Roland est mort, Charlemagne renonce au combat et se met à souhaiter
la paix. Il emmène captivée, Branimonde la femme du Païen meurtrier de Roland. Les traductions
disent capturée mais il s’agit d’un contresens dans le contexte psychologique qui est à l’oeuvre. Elle
est bel et bien captivée. Si Branimonde est capturée, nous sommes dans la pulsion, si elle est
emmenée captivée alors elle est placée sous l’égide du désir et de l’amour. Charlemagne est tendre
avec elle.
On pourra également se référer à la Gradiva de Jensen de Freud pour comprendre ce qu’il en est
d’un art qui ne serait pas du semblant, de la falsification, de la fraude, réellement un art de la
transformation en désir suscitant le manque. Mais au détour vous trouverez également le gai-savoir,
le superlatif de la démesure rablaisienne. En conséquence, dans nos thérapies, il faudrait distinguer
deux attitudes celle qui ferait dire à quelqu’un qui va très mal, "mais ne vous inquiétez pas, ça va
aller mieux demain, regardez il y a du soleil dehors" et qui alors pensera, à juste titre qu’il n’est pas
écouté et sera en proie à la torture et celle qui dira "je comprends que vous soyez mal, vous avez
toutes les raisons de l’être, vous allez tenter de vous en sortir mais ce sera difficile" ce qui peut
recruter en lui la force de se sortir de l’ornière à la manière d’un Cioran avec ses syllogismes de
l’amertume.
voilà, très vite, cher Jean-François, comment je conçois la question de la sublimation.

Jean-Baptiste BEAUFILS


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